Une reine goûte une pizza aux couleurs de l’Italie, l’apprécie, et lui donne son nom : le récit est facile à retenir. Mais une histoire mémorable n’est pas nécessairement une démonstration historique. Dans le cas de la Margherita, mieux vaut distinguer le récit transmis, les documents examinés et ce que l’on peut raisonnablement affirmer.

Ce que raconte la tradition de Brandi

La pizzeria Brandi attribue à Raffaele Esposito la création d’une pizza à la tomate, à la mozzarella et au basilic pour la reine Margherita, lors de sa visite à Naples en 1889. Son récit met en avant un document de remerciement et l’association du nom de la souveraine à la préparation. C’est la version que l’établissement présente dans sa propre histoire.

Cette source est importante pour comprendre ce que le restaurant revendique. Elle n’est cependant pas une vérification indépendante de cette revendication. Citer un établissement et confirmer tous les détails de son récit sont deux démarches différentes.

Pourquoi les historiens discutent cette version

Dans une étude publiée en 2014, Zachary Nowak confronte l’histoire aux documents disponibles. Il examine notamment la lettre attribuée à la maison royale, son écriture, son sceau et les usages administratifs. Il en conteste l’authenticité. Son travail relève également des récits de rencontres entre souverains et pizzaioli antérieurs à l’épisode supposé fondateur. Voir son article Folklore, Fakelore, History.

La prudence ne consiste donc pas seulement à remplacer « inventée » par « aurait été inventée ». Elle consiste à séparer plusieurs questions : y a-t-il eu une rencontre ? Quelle pizza a été servie ? Quand le nom s’est-il imposé ? Une réponse à l’une ne prouve pas automatiquement les autres.

La Margherita n’est pas la naissance de toute la pizza

Quelle que soit l’interprétation de l’épisode royal, l’histoire des pizzaioli napolitains ne commence pas avec lui. Les recherches archivistiques d’Antonio Mattozzi portent sur un commerce et des artisans déjà inscrits dans l’histoire urbaine des XVIIIe et XIXe siècles. La présentation de Inventing the Pizzeria donne ce contexte plus large.

Dire « la pizza a été inventée en 1889 » réduit donc abusivement toute une activité à l’histoire d’un nom. Même si l’on retient la tradition royale comme récit culturel, il faut conserver cette distinction fondamentale.

Comment raconter cette histoire sans la dénaturer

Sur une carte ou pendant un atelier, on peut dire : « Une célèbre tradition associe la Margherita à la reine de ce nom ; les circonstances exactes sont discutées par les historiens. » Cette formulation laisse une place au récit sans lui donner la force d’une preuve.

On peut aussi inviter les participants à distinguer trois éléments : les ingrédients qu’ils observent, le nom qu’ils emploient et l’histoire qu’on leur raconte. Le premier se vérifie dans l’assiette ; les deux autres demandent des sources. Ce petit exercice évite de transformer une anecdote séduisante en certitude.

La Margherita n’a pas besoin d’un acte de naissance incontestable pour être appréciée. Comprendre la nuance rend même sa découverte plus riche. Retrouvez les autres articles dans Le blog pizza.